vendredi 11 juin 2010

Combien de temps?

Combien de temps encore serons-nous le jouet de ta fureur ? Jusqu’où s’emportera ton audace effrénée ?
(Cicéron, Première Catilinaire )
La détermination rigoureuse du temps de pose est un des problèmes les plus complexes de la photographie; les débutants s'y heurtent dés le début... 
( Henri Boursault , Calcul du temps de pose en photographie, page 5, éditeur Gauthier-Villars et fils, Paris, 1898)


Un grand photographe dans une interview résumait la photographie à trois réglages : la distance, l'ouverture et le temps de pose. Pour le sténopé, pas de problème avec la distance, il a par construction une profondeur de champs infini et de toute façon pas de réglage possible. Si vous avez fabriqué ou acheté votre sténopé, vous avez, par construction, un diamètre de trou une distance focale et je doute que vous les changiez souvent, donc exit l'ouverture. Là, également par construction, vous n'avez plus à vous en soucier.

Il reste le temps de pose. C'est clairement une des difficultés de la photographie au sténopé. Il y a plusieurs méthodes, cet article n'a pas la prétention de toutes vous les donner ou même de vous donner la recette miraculeuse qui marche à tous les coups. Je vais vous donner des pistes en vous expliquant comment je pratique. Ma méthode est basée sur un apprentissage par capitalisation des échecs (il y en aura) et succès (il y en aura rapidement beaucoup plus que des échecs).

Une première méthode plutôt instinctive

Petit préambule, n'oubliez pas qu'avec le sténopé, vous n'obtiendrez jamais le même résultat qu'avec un appareil photo même basique. Je vois souvent sur les forums et sites spécialisés des personnes déçues parce que leurs photos aux sténopé ne sont pas nets ou trop ceci ou trop cela. C'est clairement normal.

Au départ, j’ai utilisé les temps conseillés par Eric Renner dans son chapitre sur les conseils de base ( Eric Renner, « Pinhole Photography, rediscovering a historic technique », 3e édition, 2004, page 149).

En résumé :

Pour un sténopé utilisant un papier photographique RC comme pellicule

Longueur focale de 38 mm
  • plein soleil : 15 s
  • nuageux : 3 minutes
Longueur focale de 150 mm
  • plein soleil : 3 m
  • nuageux : 18 minutes

La longueur focale est la distance entre le trou et la pellicule.

Ceux qui connaissent déjà le sténopé, remarqueront qu'il n'utilise pas à ce niveau, la notion d'ouverture mais uniquement la distance focale. Il néglige la dimension du trou. Pour démarrer c'est parfait. En effet, rare sont ceux qui connaissent le diamètre du trou lorsqu’ils débutent. En revanche, il est très facile de connaître la longueur focale : distance entre la pellicule et la trou.

Si vous fabriquez vous-même votre trou, je trouve les temps de Renner trop longs. Je pense que l'explication est toute simple. Lorsque l'on fabrique ses premiers trous (voir ma  méthode de fabrication ici), nous (j'ai?) avons tendance à faire des trous trop gros. Le résultat c'est qu'il y a plus de lumière qui attend la pellicule.

Pour ceux qui connaissent le diamètre de leur trou, plus loin dans son livre, E. Renner tient compte de l'ouverture ce qui donne :
Pour une ouverture de 160
  • plein soleil : 15 s
  • nuageux : 3 minutes

Pour une ouverture de 330
  • plein soleil : 3 minutes
  •  nuageux : 18 min

Je donne dans cet article une méthode pour évaluer le diamètre d'un trou.

J’insiste sur le fait qu'il ne s'agit que de points de départ. Utilisez-les et tirez des conclusions de vos échecs et réussites. Notez bien sur un carnet vos temps de pose et une évaluation de l'exposition lumineuse (plein soleil, nuageux, intérieur etc).

Je conseille également un peu de rigueur pour corriger le tir après un essai loupé, si vous obtenez un négatif très sur-exposé (très noir) divisez le temps d'exposition par deux (avec la même lumière) et inversement s'il est sous-exposé, multipliez par le temps par deux. Par affinages successives cela marchera. Et, je suis certains que vous serez vous-même surpris par la rapidité avec laquelle vous y arriverez.


Un tentative de méthode rationnelle

Si la méthode précédente a un grand avantage, c’est sa simplicité et la possibilité de démarrer très rapidement. Son inconvénient est de laisser notre cerveau évaluer la lumière (il y a quelle lumière exactement quand c’est nuageux?).  Or, l’œil humain ou plus exactement le cerveau est un dispositif fantastique qui compense assez facilement les différences de lumière. Il n’est pas toujours facile d’évaluer finement le niveau de la lumière. Même si dans beaucoup de cas cette méthode est suffisante, un bon moyen pour l’améliorer est de prendre des repères avec une cellule à main ou un appareil photo en la/le réglant systématiquement sur la même sensibilité (j’utilise 200 ISO) et ainsi étalonner son appareil sténopé en prenant des repères objectifs. Si vous prenez des notes au fur et à mesure, vous arriverez rapidement à connaître parfaitement, le temps que vous devrez utiliser en jetant un rapide coup d’œil à la cellule.

Un bon moyen pour aller vite avec cette méthode, est de créer une courbe en utilisant un tableur. Je rentre les données que je fais une courbe et à l'aide des courbes de tendance, j'extrapole les points qui me manque.

Par exemple :


eV ISO 200

Temps (s)

8


8,5


9


9,5


10


10,5


11


11,5


12


12,5

15

12,5

15

13

12

13

10

13,5

3

14

3

14,5

3

15

1

15,5

1

15,5

3

16

1

16

1


Quelques remarques,

Je n'ai pas effectué des clichées dans toutes les conditions de lumière. Justement la courbe de tendance permettra d'extrapoler les points qui me manque.
J'ai parfois plusieurs temps pour une même condition de lumière. C'est la conséquence de deux choses. La première, la souplesse de la pellicule. Plusieurs résultats permettent de tirer une photo convenable. La deuxième, la souplesse du sténopiste. En effet, n'attendez pas des résultats d'aussi bonne qualité et d'une régularité de métronome qu'avec un appareil moderne. Plusieurs temps peuvent donner un résultat que je juge convenable compte tenu de ce que j’attends de la photographie au sténopé.

Ce qui me permet de construire ma courbe


Ici, j'ai utilisé le tableur de la suite OpenOffice.org. Ça marche très bien également avec Excel. J'utilise la courbe en nuage de points sur laquelle j'applique une courbe de tendance exponentielle. Cette courbe est celle qui me semble se rapprocher le plus du phénomène d'écart à la réciprocité des pellicules.

Limite de l'exercice : la courbe en l'état laisse de nombreux points d'interrogation. Il est clair que plus vous vous éloignez du nuage de point, plus la courbe est hypothétique. Utilisez cette courbe pour de faible ensoleillement (par exemple eV de 7 ou 8) ne garantit pas un bon résultat. Il faudrait avoir au moins un point avec des faibles éclairements pour l'améliorer. Sauf si vous utilisez plusieurs appareils rigoureusement identiques (notamment de même ouverture), cette courbe s'applique à un seul sténopé.

Nota 1 : l'écart à la réciprocité (appelé également effet Scharzschild) est un phénomène physico-chimique qui fait qu'une pellicule ne réagit pas de manière linéaire. Plus le temps d’exposition est long, plus il faut rajouter un correctif qui allonge le temps de pose. Les fabricants de pellicule indique sur les notices des pellicules les corrections à appliquer.

Nota 2 : j'utilise une cellule qui donne l'indice de lumination (eV : exposure value en anglais) qui est assez pratique. Si votre pellicule ou votre appareil ne donne pas cette valeur, utilisez des couples ouverture/temps de pose. Fixer une des deux valeurs, par exemple utilisez un temps de pose de 1/125 s.

Nota 3 : j'ai établi ces courbes pour un Populiste. J'ai cherché avoir une méthode rigoureuse. Pour démarrer avec cet appareil, les temps indiqués sur la notice fonctionnent très bien :
  • Grand soleil : 0,5 s
  • Soleil voilé 1,5 s
  • Nuageux/ombragé : 4 s
  • Très couvert : 12 s
  • Intérieur lumineux : 3,5 minutes
  • Intérieur : 8 m

Quelques autres suggestions

Internet fourmille d'autres ressources. Je voudrais en signaler 2 :


Le « Exposure Calculator » de Ed Buffalo : http://unblinkingeye.com/Articles/Pinhole/Calculate/calculate.html.


Le principe est assez simple, vous découpez les deux disques (cliquez sur le premier dans l'article, le deuxième apparaitra). Montez le plus petit au dessus du plus grand de afin qu'il puisse pivoter. Faite une mesure de lumière avec une cellule ou un appareil photo. Faite correspondre l'ouverture (sur la couronne externe) avec le temps d'exposition (sur la deuxième couronne). Ensuite, reportez-vous à la case correspondante au diaphragme de votre sténopé et lisez le temps de pose.



Exemple : à f/16 vous mesurez un temps de pose de 1/2 seconde. Si votre sténopé a une ouverture de 360, votre temps de pose est 4 minutes.

Ce temps ne prend pas en compte l'écart à la réciprocité. L'auteur a indiqué sur le disque les temps compensés pour deux pellicules qu'il connait bien : Kodak T-max 100, et tri-X. Il indique le temps compensé et la correction à apporter au développement de la pellicule.

Je ne ai jamais utilisé ce disque, mais un de mes amis l'utilise régulièrement avec beaucoup de succès. Il utilise de la Fuji Acros 100 qui a un comportement linéaire jusqu'à 17 min (d'après la notice). L'avantage c'est qu'il n'a pas besoin de compenser le temps. Les temps de la deuxième couronne s'applique directement jusqu'à 17 minutes. Une autre solution si vous utiliser une pellicule c'est de se rapporter à la notice de la pellicule pour connaître la compensation.

Le pinhole Exposure Guide de MrPinhole : http://www.mrpinhole.com/exposure.php

Je ne l'ai pas utilisé. Mais ce site est assez populaire, je suis sûre qu'il vous donnera de bonnes informations.

Tapez l'ouverture de votre sténopé (exemple : 512), le logiciel vous calculera une table d'exposition contenant cette ouverture.
Réglez votre cellule (ou votre appareil photo) à la sensibilité de votre pellicule.
Mesurez la lumière
Reportez la valeurs sur la table (exemple : f8, 1/4 s)
Reportez vous à la dernière colonne, celle de f/512, votre temps de pose 17 min 24 s.

Attention, les temps ne sont pas compensés pour corriger l'écart de réciprocité. Reportez-vous à la notice de la pellicule pour compenser le temps.

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